Extrait des Noces barbares de Yann Queffelec
Ludovic était un garçonnet longiligne au visage émacié. Il avait les épaules tombantes, les bras musclés, les cheveux châtain clair taillés au bol par sa nourrice qui craignait les poux. Les yeux étaient verts, démesurément. Le regard s'y mouvait, craintif, comme une bête forcée.
Depuis sept ans qu'il vivait au bord de la mer, Ludovic ne l'avait jamais vue. Il l'entendait. Mais au grenier la lucarne donnait sur la cour, sur le fournil, et là bas sur des pins monotones que les brouillards matinaux calfeutraient. Rugissement, murmure, le bruit se poursuivait jour et nuit, si fort par mauvais temps que même les ronflements du boulanger s'effaçaient.
Ludo connaissait l'horizon par coeur, le toit du fournil, le chemin longeant la boulangerie vers les labours, l'aboiement des chiens, la couleur des pins changeante au fil des mois, le ciel toujours vagabond qui sentait la résine ou la corne brûlée. Les jours d'orage un ruisseau fendait la cour. Il avait souvent l'impression que la porte allait s'ouvrir, qu'il y avait quelqu'un derrière à l'épier par les fentes du bois: puis il oubliait.
Il vivait sans lumière électrique, au gré du soleil que l'hiver dissipait aussitôt. L'été la chaleur tombant du toit l'exténuait, mais il aimait l'azur, la campagne en fleurs, la magie des longs soirs sucrés, le clapotis rouge de la vigne vierge aux murs du fournil et, la nuit, le festin minéral des constellations.
A cinq ans sa nourrice l'avait mis au travail.
De bon matin, elle faisait irruption avec une bassine de pommes de terre ou de petits pois à écosser. Les jours de pluie, c'était des ballots de linge trempé qu'il devait mettre à sécher sur un fil coupant son territoire en deux. Songeur, il posait les pinces et regardait s'égoutter sur de vieux journaux les corsets rose bonbon de sa tortionnaire. Il identifiait au premier coup d'oeil les sous-vêtements de la maisonnée, se déguisait avec, les mordillait comme des tétines, ravi par le beau temps de les repérer claquant au vent dans la cour, tels de vieux amis le hélant de loin.